Les gravillons, le béton, la route bordant le port. Je lève la tête et je la vois. Elle est là, assise, les cheveux au vent,
fixant les vieux bateaux de pêche tout en mangeant une pizza. Je m’approche et au moment où je lui passe devant, je lui dis bonjour. En tant que jeune demoiselle de bonne éducation, elle me
répond. J’entame la conversation, futile, en lui demandant si c’est sympa de manger une pizza en regardant le port. « Oui » me répond-elle. « Tu devrais essayer »… On
prend congé. Mon périple commence. Si je devais résumer mon séjour à Dingle, ce serait par cette rencontre, qui, aussi brève qu’elle fut, s’est avérée enivrante, envoûtante et gracieuse…
Dingle, c’est un village de pécheurs, à l’Ouest de l’Irlande. J’y suis seul, comme un pingouin égaré sur la banquise, et cherchant son
troupeau. Au moment où je pose mes valises dans le Bed and Breakfast, je me dis que ça va être bon de profiter de tout ce silence, seul perdu au milieu de nulle part… Je demande quelques
renseignements à la propriétaire, une femme charmante, qui adore les voyages elle aussi. Et je commence ma balade villageoise, deux ou trois petites rues, mais des pubs partout… C’est la
spécificité de Dingle. Ma promenade m’amène à croiser un couple de Français tout aussi perdus que moi (qui ne l’était plus). Puis quelques photos plus tard, je m’engouffre dans un petit resto qui
ne paye pas de mine. Alimentation classique, mais ambiance conviviale. J’ai une discussion avec des allemands, qui m’ont piqué mon dessert, puis des français encore et toujours. Il y a des
français partout en Irlande. Pas qu’à Belfast ou à Dingle, mais où que vous alliez, vous en trouverez. Je leur donne rendez vous pour le soir dans un pub du village, J’avais prévu plus ou moins
ce que je ferais. Une tournée de trois pubs, où la musique irlandaise fredonnerait ses chants mélodieux, et ou la bière coulerait à flot. Alors je rentre dans le premier, plein d’enthousiasme,
prêt à parler avec mon prochain, à lui dire comment j’aime son pays. Mais bon c’était à croire que le pub ne voulait pas de moi. La musique était là certes, mais l’ambiance trop jeune à mon goût,
et trop impersonnelle faisait plus penser à une boite qu’au pub que je recherchais. Trois gorgées de bières plus tard et me voila dehors, à arpenter les rues vers le second pub. « The Small
bridge », … C’est son nom. C’est mignon comme nom, même si c’est bizarre pour un pub. La musique a l’air sympa, alors j’entre. Et là … C’est la révélation… Je me dis que je veux passer toute
ma nuit ici, à écouter cette mélodie entraînante, en parlant avec tout le monde. Parler, discuter, échanger partager…
Trouver quelqu’un avec qui je puisse blablater… Et voila qu’il se présente à moi… Il est là accoudé au comptoir à se morfondre dans sa
solitude, et à compter toutes les pintes qu’il n’a pas encore bues. Je m’approche et nous commençons à discuter de tout, de rien, … hop il commande pour lui, je commande pour moi, et je paye pour
les deux… Estomaqué l’irlandais… Il se dit « Mais c’est une blague… Pourquoi il va me payer à boire alors que je ne le connais ni d’Eve ni d’Adam ce jeune… » Et me répète…Toute
l’intelligence du tourisme comme je l’aime entre en jeu à ce moment là. Le dialogue avec ton prochain est quelque chose qui ne lui est pas familier. Il faut l’apprivoiser pour qu’il vienne
vers toi, pour qu’ensuite tu puisses commencer à argumenter. Je le rassure, le côtoie, lui dit qu’il est entre de bonnes mains, les bonnes mains d’un simple touriste qui a envie de causer
« engliche ». Et nous continuons. Evidemment il paye une tournée (sinon il l’aurait mal pris.. et moi aussi… je n’aime pas partir sur une seule jambe) et nous poursuivons notre
débat : le pays, les gens, le conflit, la mer, la campagne, … Malheureusement, toutes les bonnes choses ont une fin. Il est minuit, et le pub ferme… C’est comme ça en république, on ferme
très tôt… Ca permet d’être saoul plus rapidement, et de pouvoir se lever le lendemain plus difficilement aussi… La flûte et le violon continuent de jouer mais il faut que nous finissions nos
bières. Ainsi fut fait, je le remercie, et prends congé. Je me souviens encore passer devant les musiciens, leur dire bravo, un signe de tête, et ils sont heureux. Je repars dans ma chambre, à
travers les rues trop sombres, car mal éclairées, ou alors, c’est moi qui ai trop bu… si peu, et qui voit de moins en moins clair. Les effets secondaires de l’alcool sont dévastateurs. Je me
couche en pensant à cette musique. Demain, je vais faire du stop, pour aller à Slea Head. La musique reste la même, ce sont juste les notes qui changent de place… La liberté du voyage, c’est
comme une partition : On prend plaisir à jouer l’original, mais encore plus de plaisir quand on ajoute une touche personnelle qui en fait une œuvre presque unique…
1h32, je vais me coucher. Je pense à la fille aux cheveux blonds, qui mange une pizza, et demain je vous raconte pourquoi elle m’a tant
envoûté.
Vous ne me voyez pas la…. Mais je mange des cacahouètes. C’est super bon, surtout les grillées, celles là ce sont les meilleures. Elles
pourraient être ma muse, si je devais imaginer, mais ce que je vais vous raconter s’est réellement passé. Le lendemain, après un Irish breakfast pris en compagnie d’une famille danoise venue en
vacances, je commence mon voyage vers Slea Head, en stop. Il fait beau, les oiseaux chantent, c’est peut être la saison des amours, faut qu’ils en profitent, à Dingle il pleut tout le temps.
Alors, j’admire le paysage. Je me ballade sur la route, en bord de mer, et les sapins me font le passage. J’ai l’impression qu’ils me regardent, qu’ils m’épient. Ils pourraient parler de moi
s’ils le voulaient. « Hé les gars regardez, y’a un type qui s’est perdu ; Il n’est pas d’ici lui, s’il savait comment le temps change vite, il se risquerait pas à faire du stop »…
Sur ce point ils avaient tort. Ca faisait quinze minutes que je marchais et je l’entends arriver au loin. Mon premier passager, mon premier conducteur. Un papy, qui passait par là, mais qui n’ira
pas jusqu'à Slea Head, alors il m’avance. Je le salue, quand il me dépasse, et je le vois s’éloigner dans la direction opposée à la mienne. Cinq minutes plus tard, une autre voiture s’arrête. Un
autre papy. Doivent se connaître je pense. Ici tout le monde connaît tout le monde. Le voisin habite à 1 km de chez toi, mais au moins on sait qui il est. On connaît sa vie, son œuvre, sa
famille, et son futur. C’est convivial. Mais mon second conducteur ne va pas jusqu'à Slea Head. Il habite avant. Une vieille ferme, qui selon lui n’aurait pas besoin d’être retapée. Doit être
trop âgé pour ça. Je continue ma route, bordée par la verdure, et le bleuté. Seul au monde, comme le type sur la couverture du routard, qui traverse océans et mers à la découverte de contrées. Et
puis la troisième voiture s’arrête. C’est un couple tout mignon dans lequel Monsieur est surfeur. Une aubaine, ils m’amènent à destination.
Ils arrivent à me comprendre, même s’ils savent que je ne suis pas d’ici. Comme tous mes conducteurs, ils me demandent d’où je viens. Des
touristes, il y en a tous les jours, des français aussi, mais qui font du stop, ça forcément c’est plus rare. Au moment, où ils me déposent, le gars ne sait pas trop où aller. Je lui rétorque
sans problème, que je me baladerais dans la campagne, que je sortirais de la route, des sentiers battus. Ainsi fus-je…Et hop une barrière, le salut amical à quelques vaches (ils en ont aussi) et
à deux ou trois moutons et me voilà sur le point le plus occidental d’Europe. Je suis fier. Bof… y’a pas trop de quoi. Je lève les yeux au ciel et le soleil me réponds « T’inquiète jeune,
je reste là ». Y’a plutôt intérêt, sinon je porte plainte. Je profite de la vue, prends quelques photos, et repars. Au loin, des gens jouent avec la mer, les pieds dans l’eau au bord de la
plage. C’est ici que se finira Slea Head, par cette plage de sable mouillé, pas terriblement belle, quelconque.
Il est midi et quart quand j’amorce mon retour, le pouce tendu, et le sourire aux lèvres. C’est le mauvais moment de la journée, car tout le
monde mange. Je marche une heure, et commence à avoir soif. Je m’arrête dans une petite villa. Une maison simple, belle, avec baie vitrée, comme une irlandaise, qui se doit d’être. Une femme
charmante remplit le coffre de la voiture. La famille part en voyage. Je leur demande de l’eau, pour un cow-boy solitaire. La générosité irlandaise n’a pas de limite, ils me proposent une
bouteille plus grande et à manger… Je refuse… Mon sac est assez lourd comme ça.
Au moment où je prends congé de mes hôtes, un bateau traverse mon champ de vision. Un beau voilier libre comme le vent sera alors pour moi
l’éternelle métaphore du vide sur la mer. Vous avez déjà navigué sur un voilier ? Le silence, le néant, juste le bruit du clapotis de l’eau et de la voile tourmentée. C’est reposant.
Et puis, le voila qui arrive. Le 4X4 de la délivrance. Le conducteur est un paysagiste, surfeur lui aussi. Et allez vas y que je monte, je vais
jusqu'à Dingle. « Moi aussi » me répond-t-il…. On dépasse deux autostoppeuses qui ne pouvaient plus être prises et me revoilà à bon port.
J’avais le bus à 14h30, pour la direction Tralee. Il était 13h30. J’avais encore le temps. Alors je suis allé manger un sandwich sur le port.
Rien à rajouter… Je tape le carton avec un couple d’allemand, on prendra un café en attendant le bus en retard. Ca doit encore être la faute aux fonctionnaires, comme dirait le beauf. Le bus
repose, le bus endort. J’arrive à Tralee, et on m’attend.
Une nouvelle aventure commence.