Salut je m’appelle Hector. Je suis un panneau de signalisation. C’est bizarre n’est-ce pas de parler à un panneau de signalisation. Une chose, un objet, un truc
inerte qu’on aperçoit le long de la route. Et pourtant, pour aussi inerte que je sois, je peux tout de même vous assurer que j’en vois des vertes et des pas mûres. Moi, je représente un animal
sauvage en train de gambader, un cerf. Y’en a très peu de mon coté, mais bon, le cerf c’est le symbole du sauvage. Ils auraient pu trouver mieux. J’te dis pas la honte quand il doit en imposer
face aux autres animaux. Lui, le cerf, contre n’importe quel autre félin...
Oh !!! qui c’est le symbole de la sauvagerie ???
Mais oui c’est toi... Allez va plutôt nous chercher un café.
Je suis situé sur une bordure d’autoroute. Le paysage est sympa sans plus, mais par contre je vois du monde. Et alors on dira ce qu’on voudra sur les animaux,
amoraux, indignes, ne vivant que pour satisfaire leurs besoins primaires etc... Les humains, les êtres humains, hommes, femmes, jeunes, vieux, tous confondus, ils en tiennent quand même une bonne
couche. Le mieux je crois c’est dans les embouteillages. On se rend vite compte de la réalité de la nature humaine. Et puis, vu que ca avance à petit pas, nous, on contemple la misère humaine
avec le sourire sans que personne ne nous remarque.
Prenez par exemple cette Xantia bleue nuit. La famille type. Mari, femme, deux enfants. Obnubilés par la Game boy, ces deux derniers sont calmes. Ce n’est pas plus
mal. Lui au volant de sa berline, se croit le Roi de la route. Il insulte son prochain parce qu’il n’avance pas, et pensera au fou furieux de suite après qui passera plus vite que lui. Y’a les
grosses têtes á la radio, Vincent Perrot vient de raconter une blague sur les arabes... Il rit de plus belle. Il aime bien Vincent Perrot. En plus c’est un sportif, ca lui donne l’image d’un type
animé, pour lui faire oublier son bas ventre et son laxisme pour se bouger. Un doigt dans le nez, on dépose sur le siège, de toute façon c’est Monique quoi nettoiera. Ah !!! ca y est ca
avance. Le vieux rouspète, postillonne, passe la première en pensant que ca va se dégager. Je parie même qu’il va jurer.
- Putain, c’est pas possible, y’a un bus de cons devant ou quoi ????
Il ne faut jamais sous-estimer le caractère prévisible de la bêtise humaine.
Quand je contemple avec désespoir la scène que je vous décris, je pense à la voiture encastrée dans l’arbre, la cause de l’embouteillage. Le conducteur, quand il a pris le verre en trop, pensait-il qu’il se ferait insulter comme une grosse merde par un beauf aussi alcoolisé que lui mais qui l’ignore totalement ? Je ne pense pas.
L’alcool... On en reçoit de temps en temps. Une bouteille lancée et qui s’explose sur nous, ou un type qui dégurgite ce qu’il a avalé la veille. J’vais pas
vous la jouer démago « l’alcool au volant c’est pas bien » j’ai d’autres choses beaucoup plus sympa à vous raconter.
Par exemple cette bande de jeunes qui écoutent de la musique à fond... De la techno... BOUM BOUM BOUM... toujours la même, toujours pareil...Pas la meilleure
idée pour draguer les filles dans l’Opel corsa juste à coté. Ils auront essayé.
Je me souviens aussi des écouteurs de radio : Guy Carlier sur France Inter qui se lamente comiquement sur la misère de la télé, Arthur qui nous pond une
autre émission de radio aussi nulle que ses émissions télé, Rire et chansons, où l’on écoute des sketches pour se marrer, et des chansons pour rêver. Ecouter les Rolling Stones après un sketch de
Coluche et l’on se souvient avec remord pour quoi on n’est jamais allé a Woodstock. Ah tiens un type téléphone et sourit. Il ressemble à un jeune cadre dynamique qui vient d’apprendre son
avancement. C’est bien. Un actionnaire de plus dans un monde où la pauvreté n’est que le cadet de leur souci.
Ah.... le voila... Le bus de la colonie de vacances des enfants d’agents de la SNCF. Ils chantent « Ye Ye les copains c’est demain qu’on s’fait la malle »... J’aurais aimé aller en colonie comme les humains. Loin des parents, rien qu’avec des gens de ton âge, à rire et chanter, à embrasser des filles en cachette pour pas que les monos te repèrent, à faire des randos, de l’escalade, du bateau, ou des cabanes. Si tous les enfants pouvaient avoir les mêmes avantages...
Papy et mamie rentrent de vacances. Ils vivent à la ville mais ont une maison à la campagne, la maison de famille, celle où on passe Noël avec tout le monde, et Pâques aussi... Ils ont passé un bon moment, à dormir dans le jardin sur la chaise longue. Mamie, a terminé son canevas, testé une nouvelle recette de cuisine, qu’elle prépare devant « On a tout essayé » parce qu’elle aime bien Pierre Benichou et Laurent Ruquier. Papy, lui, a réparé le tracteur, et l’a prêté au voisin. Il a bricolé ici ou là, changé trois vis, rajouté deux clous, quelques ampoules, et tout va bien. Là ils retournent à la ville avec leur quotidien citadin. Ils bougent pas mal, ca permet de ne pas vieillir, de ne pas mourir. Le club de bridge les attend comme tous les lundis, l’association du troisième âge aussi, où l’on va revoir les voisins, et faire une partie de scrabble endiablée comme tous les mercredis soir.
Je m’imagine leur vie, la vie de tout le monde. Ca fait passer le temps et travailler l’imagination. Je suis quelqu’un d’heureux, je n’ai aucun problème.
J’aime bien balancer sur certains gens et en aimer d’autres. Peut être suis je plus humain qu’on ne le croit ?
Allez, à bientôt sur l’autoroute.
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