Lundi 10 octobre 2011 1 10 /10 /Oct /2011 21:47

Je suis un bout de papier. Ou plutôt une feuille de papier. On pourrait me définir comme de la matière fabriquée à partir de fibres cellulosiques végétales ou animales. C’est une définition trop scientifique pour contenir le lecteur en mal de mots ou bien trop compliquée pour guérir le lecteur de tous ses maux.

 

Je suis plutôt ou simplement du papier, un objet sur lequel on écrit, on dessine, un objet sur lequel l’étudiant va rédiger son examen, le support de l’ordonnance du médecin, une page qui suivra la précédente de l’écrivain.

 

Je suis parfois seul, mais souvent accompagné. Accompagné des miens, papiers eux aussi, nous sommes une grande famille. Pas de filiation naturelle entre nous, nous provenons souvent de la même usine mais il peut arriver que ce ne soit pas le cas. Nous sommes souvent réunis, par notre unité de grain, notre corps en somme, celui qui fait ce que nous sommes comme les êtres humains et leurs différences de peau, d’origine et de caractère.

 

Aujourd’hui, je me situe en famille, avec mes amis. Nous sommes 25 en tout. 25 feuilles de papier, pages en tout genre, sur lesquels un homme a écrit. Il a rédigé une pensée, puis une autre, un avis sur une affaire qui lui tient à cœur et sur laquelle il travaille depuis quelques temps. C’est un avis qui le concerne, mais au vu de l’importance de l’affaire dont il s’est occupé, cela concerne également un pays voire deux. C’est vous dire l’importance que l’on m’accorde à mes amis et moi, témoins de cette réflexion qui a pris du temps à notre auteur d’élaborer et de mettre en forme. Il souhaitait un soutien, un support, un appui sur lequel il aurait pu baser sa défense, proposer des argumentaires afin de donner une solution.

 

Finalement, la solution est venue d’elle-même, écrite sur une partie de moi, sur une partie de mon confrère papetier, solution qui finalement disculpe un homme, d’un acte dont on l’a accusé. Depuis que j’ai été rendu public, les gens m’acclament ou m’accusent. Les intellectuels interprètent mon contenu avec leurs mots à eux, leurs idées, leurs convictions, leurs sources et leur conscience comme si la difficulté d’une telle décision n’était pas déjà dure à défendre. Les autres, la plèbe, la populace, ceux qui ne réfléchissent pas ou moins, qui vont travailler à l’usine sans savoir de quoi demain sera fait, ceux qui n’ont pas les connaissances nécessaires, l’intuition adéquate, la malice et la ruse, l’analyse et la muse, le raisonnement, la déduction, la logique et la méthode tout ce qui permet d’avoir un avis éclairé, iront débattre à leur façon, de leur coté, discutant de l’opportunité de l’accusé à faire ce dont il est accusé, de la présomption d’innocence mise à mal dans cette affaire et qui implique d’abord que notre accusé ne doit pas être considéré comme coupable.

 

Le mis en cause, est un homme fort, puissant, dont la situation professionnelle ne permet aucun écart. Je peux vous en parler car je connais le dossier. Evidemment, je le lis tous les jours parmi mes copains, collègues et autre membre de ma famille. Le dossier donc mêle à la fois un homme puissant et une femme de ménage. L’on pourrait convenir que je fusse à l’endroit où le scandale objet de l’affaire s’est produit. J’aurais été fiche de renseignement, feuille de papier auto-adhésive, affiche d’interdiction de fumer ou recommandation de visite dans une ville homérique où la passion côtoie la vie sans lui demander son reste, l’une laissant filer l’autre en s’attristant de son extinction. Mes amis et moi avons donc été rendus à l’acquitté. Ce n’est d’ailleurs pas vraiment nous qui étions dans ses mains ce soir là quand il est venu à la télévision française pour se justifier. Pas vraiment nous, pas vraiment moi, mais une partie de moi tout de même car j’ai pris part à la formation de ce support. Lorsque notre homme nous brandit comme une preuve solennelle, je vois en lui de la fausseté. Son discours est bien appris, bien huilé comme une salade composée assaisonnée de tout ce qu’il faut pour faire une bonne recette. Des ingrédients divers et variés qui mis bout-à-bout forment un tout, un ensemble unique et digeste qui conviendra à un groupe qui n’attend qu’une chose : Manger. Les gens veulent savoir, comprendre, manger de la langue de bois communicative pour mieux critiquer ce qui a été déclaré. Il faut signaler que notre homme a été bien conseillé. Ou mal car cela s’est vu. La majorité des gens s’est aperçu que le discours était appris, que la recette était connue, que le plat avait déjà été proposé par la cantine et que la dernière fois, cela avait été indigeste de la même façon. Du coup, notre cuistot s’est décrédibilisé. Il nous a pris pour défense, ma famille et moi nous montrant à son interrogatrice dont l’objectivité était aussi claire que sa position défensive, son croisement de bras, sa proximité avec l’interviewé, nous montrant disais-je, comme témoin de son innocence, comme plaidoyer de son auteur sans se justifier lui-même de sa propre opinion, comme si seule comptait celle de la justice.

 

Je suis un bout de papier mais j’ai une âme. Je peux me plier en quatre pour vous dire une vérité, si je la connaissais. Au vu du dossier que je contiens, la vérité est inconnue. La conclusion de l’auteur ne précise pas que rien ne s’est passé. Et au-delà du doute raisonnable, soulagera l’homme qui nous a secoués pendant vingt minutes face aux caméras, d’un poids accablant qui pèsera sur ses épaules pendant encore très longtemps.

 

 

Par Mathieu
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